S’adresser à un bébé en paroles, nommer pour lui ses états internes, différencier ses émotions de celles des autres (« tu as soif, tu as froid, tu as peur, tu voudrais être pris dans les bras », mais aussi : « c’est X qui pleure, ce n’est pas toi ; ta maman est tendue, mais ce n’est pas à cause de toi » etc.) c’est lui permettre de se reconnaître et de lui reconnaître une existence de sujet désirant, différencié des autres.
Depuis la nuit de temps, les mères le savent intuitivement et, spontanément, parlent à leurs enfants. Elles adoptent en général aussi, inconsciemment, le registre de la voix et le rythme de la parole qui sont le mieux adaptés pour communiquer avec leurs bébés. Cela n’empêche pas les adultes d’être bien ambivalents quand il s’agit de la compréhension de la parole par les tout-petits. D’une part, ils s’attendent à ce que leurs bébés, qu’ils ne sentent pas encore vraiment séparés d’eux, devinent sans explication leurs intentions dans des situations qui peuvent être complexes. D’autre part, ils peuvent penser que l’enfant (même âgé déjà de deux ans) ne comprend pas ce qu’ils disent à haute voix en sa présence. Ainsi, ce que nous pensons à propos des capacités des bébés à nous comprendre est fortement teinté par nos propres états psychiques, nos craintes, nos inhibitions, nos désirs. La spécificité du développement de la pensée du tout-petit y est sans doute aussi pour quelque chose. Nous savons maintenant que la pensé du bébé est conceptuelle – le bébé élabore des concepts bien avant de pouvoir comprendre des mots isolés de leur contexte et dépourvus de signification affective.
Les psychologues et psycholinguistes qui, avec l’appui d’innombrables et ingénieuses expériences, vérifient les compétences linguistiques des enfants de 0 à 3 ans, considèrent souvent le langage comme un agrégat d’unités (mots) assemblées selon certaines règles (syntaxe, grammaire). Ce qui les intéresse est, par exemple, combien de mots spécifiques peut distinguer et comprendre un bébé de 8 mois. Pourtant, comprendre la parole d’autrui ce n’est pas du tout cela. Le contexte, la prosodie, le ton, la personne qui parle permettent ou empêchent la compréhension, la communication.
Dolto situe la compréhension de la parole, lorsqu’elle dit juste et éclaire le bébé sur ce qui pour lui, est essentiel, dès le début de son existence; Winnicott, lui, situe l’importance de la parole à quelques mois.
Parler à l’enfant, c’est l’inscrire dans l’ordre humain. Celui-ci est symbolique, mais aussi imaginaire. Tout bébé naît équipé d’une capacité spécifique d’attention à la parole, de distinction des sons et d’imitation de toute langue qui serait parlée autour de lui – capacité qui va vite en déclinant au fur et à mesure que le bébé se spécialise dans sa langue maternelle. Pour maintenir cette aptitude innée et l’intérêt de l’enfant pour la parole, il faut savoir quoi lui dire et quand le faire. L’adulte qui bombarde l’enfant de mots vides ou l’encombre de ses problèmes personnels ne l’aide certainement pas. La parole, même lorsqu’elle est vraie, peut aussi facilement devenir persécutrice : l’adulte qui sait tout, qui dit tout, qui explique tout, empêche l’enfant de penser, d’imaginer… Il ne reste alors à l’enfant qu’à ne pas écouter ou ne pas comprendre.
Irène Krymko-Bleton